Vous allez voir La Belle vie, une comédie de Jean ANOUILH. Après deux oeuvres didactiques relatives l'une à l'Histoire, La Terre est à nous de Robert POUDÉROU sur la Révolution de 1789, l'autre à l'Histoire littéraire, Les Secrets de la Comédie Humaine de Félicien MARCEAU, sur les thèmes et les personnages de notre grand Balzac, il m'a paru bon de retourner à des sujets plus légers. La Belle vie, toutefois s'inscrit dans l'Histoire, puisque Anouilh situe l'action dans un climat d'après la Première guerre mondiale, mais une Histoire revisitée car nous sommes dans un pays qui ressemble à l'Allemagne par les noms qu'on y rencontre, mais une Allemagne dans laquelle se serait déroulée la Révolution russe de 1917. Le nom d'Anouilh est certes connu de tout le monde ainsi que quelques titres comme Antigone, Le Voyageur sans bagages, Le Bal des voleurs, ou encore L'Alouette et Becket. Mais Anouilh mérite mieux, mérite que l'on découvre l'ensemble de son oeuvre fort riche, mérite surtout de meilleures critiques que celles, acerbes, qui saluèrent la création de la plupart de ses pièces. C'est qu'il est difficile de classer Anouilh et je cite Ch. Mercier, amateur du dramaturge et critique contemporain:

 

Anouilh des débuts considéré comme anar, comme ce que la bourgeoisie appellerait aujourd'hui un " gauchiste "; Anouilh de la fin regardé comme un réactionnaire, comme ce que la même bourgeoisie (qui aime bien les étiquettes) appellerait un " fasciste " (..) Parce qu'avant tout, Anouilh est Anouilh, un homme libre, et surtout quelqu'un de violemment apolitique, réactionnaire au sens noble du terme (" en réaction contre les idées reçues dominantes d'une époque'; "en réaction contre le totalitarisme intellectuel, de quelque bord qu'il puisse être ").

Alors La Belle vie dans tout ça ? Quelques lignes pour vous en donner une idée. Les Révolutionnaires (nous les appellerons les Rouges) viennent de prendre le pouvoir. Les prisons (la pièce commence dans l'une d'elles) sont pleines d'aristocrates et de bourgeois, hommes, femmes, vieillards. Ils attendent leur exécution. Quant aux " enfants de moins de quinze ans, après un temps de rééducation ", ils seront placés en usine. Bref, pour les adultes, c'est " l'élimination pure et simple " qui est programmée.  Seulement il y a l'éducation du peuple. Et il ne faut pas que le peuple oublie. (...) Le gouvernement provisoire a donc décidé que dans chaque ville impor­tante une famille bourgeoise serait épargnée, qu'elle continuerait à vivre à sa façon et que le peuple serait admis, pendant ses loisirs, à venir la regarder vivre pour ne pas oublier . Voilà ce que le " Camarade Commissaire " vient annoncer à la famille Von Valençay qui va se retrouver au " Musée du Peuple " et servir à l'édification des masses laborieuses. Nous allons donc vivre dans l'ancien hôtel particulier des Waldshutz, avec ces Aristos surveillés par leur ancien domestique, Albert, qui est devenu " le Camarade Sous-commissaire Adjoint ". Et nous assisterons au défilé du Comité Révolutionnaire, avec commissaire-ouvrier, commissaire intellectuel, camarade Président..., puis à celui du Peuple.

Cette situation permet à Anouilh de porter un regard très critique sur l'emprise de l'État, du Parti centralisateur, sur la toute-puissance du Plan... sur cette idéologie totalitaire, mais sa vision des anciens maîtres n'est pas plus tendre: scènes de ménage, vies frivoles, alcool, jeu, débauche... La caricature, qui n'est parfois pas si éloignée de la réalité fait sourire et même rire franchement. L'humour est acerbe, caustique, mais c'est de l'humour. Sans vouloir jouer les donneurs de leçons, Anouilh s'en prend de nouveau au risque que font courir les idéologies quelles qu'elles soient. Il faut le redire, son théâtre n'est pas politique mais un théâtre manifeste contre les idéologies. La Culotte que nous avions montée en 1996 avec les collègues en est la confirmation. Outre le sujet, ce qui m'a fait retenir ce texte c'est aussi le nombre de rôles qu'elle offre. En effet, mon problème, chaque année est de tenter de satisfaire le plus grand nombre possible d'élèves désireux de monter sur scène. La Belle vie me donne l'opportunité de confier les premiers rôles (la famille d'aristocrates et les " grosses légumes " du Parti) aux anciens, et les autres aux nouveaux venus qui assurent la figuration très nombreuse.

Ainsi, maintenant que les acteurs sont au point, que le décor est achevé et installé, que tout est prêt pour votre plaisir, ne le boudez pas et à vous La Belle vie !

Yvon MICHEL